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MEMOIRE SENSORIELLE

Publié le 10 Mai 2017 par Céline Justand in Lieu

C’est une lumière de laboratoire, blanche, froide, autoritaire, efficace grâce aux néons, qui s’efforce de bien tout montrer, surtout le vide puis sa puissance. Elle éblouit suffisamment pour qu’il s’habitue au changement d’espace, la vision doit s’adapter à cette grande pièce avec une allée centrale et ces petits box cloisonnés à gauche et à droite. Ses yeux sont dans un inconfort agressif et luttent pour s’adapter à cette saturation de lumière, ce blanc froid qui dégouline sur les murs gris clairs laqués qui, eux-mêmes, se jettent sur le sol gris foncé brillant. Tout se reflète, tout ce froid rigide se répond partout, ce propre repoussant accueille le dégoût, et il faut avancer. Le Monsieur en blouse blanche lui a dit « -3ème box, à droite ! », dans toutes ces couleurs froides qui tirent les pensées vers le pire, au milieu de tous ces box vides, chaque pas tremble comme la corde qui cherche son accord dans l’atmosphère morbide qui joue de l’écho. Ça sent le frigo. Ou mieux encore, l’odeur de la chambre froide d’un boucher dans laquelle des carcasses sont pendues, bien dociles, bien rangées, bien rigides, toutes pleines de bonne chair et de fraîche mort, cet air envahissant de froid désinfecté qui dissimule la pourriture naissante. Son corps tout entier s’est rafraîchi comme solidaire du cadavre de son frère, confortable, lui, dans cette absence de tout qui lui est devenue familière : le box numéro 3 est là. Le corps est installé sur une table en métal, à roulette, recouvert d’un drap blanc assorti à cette lumière qui donne envie de hurler, le visage est tout gris assorti au mur qui donne envie de s’enfuir, alors qu’il s’en approche de plus près, un frisson parcourt son dos puis ses bras, comme une charge électrique qui donne envie de survivre. Dans son corps, à lui, il y a de la réaction, du langage, du mouvement, même si la chaleur descend, il sent une lutte qui lui rappelle sa vibration d’être encore vivant. Ce lieu serait-il plus fort qu’un lien de sang ? Rendrait-il immobiles et découpés tous ceux qui y entrent ? Il circule autour du défunt, de la table, et fixe ce visage qui est celui de la mort brutale ; un œil est presque ouvert alors que l’autre est bien fermé, c’est un visage qui n’avait pas terminé sa phrase. Il lui touche le front, semblable à un glaçon recouvert d’un fin tissus juste humide, fait un effort pour garder les doigts sur cette peau qui n’a plus rien à dire. Une information familière, un repère, un contact à quoi s’accrocher mais plus rien n’existe à cet instant, le « trop tard » est déjà loin. Cette peau n’est plus habitée, et la toucher c’est visiter une maison hantée, immense, dévorante, sombre, et dont on veut s’échapper au plus vite. Il enlève sa main. Il se crispe de froid, déglutir est difficile, comme si cette décomposition était contagieuse, se dispersait dans toute la pièce, à travers le sol, les murs, la lumière, la température, le silence, l’air, pour entrer à l’intérieur du visiteur de la morgue, pour que plus jamais aucunes sensations ne dépassent celle-ci, pour que la mort soit enregistrée comme familière, pour toujours, dans tous les sens, et que le chagrin ne soit rien à côté de la trace que laissera cette lumière saturée qui continue à éblouir de force même une fois sortie.

Texte : Céline Justand

 ©Alexandrine

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