Justand Mots

Ecriture. Arts. Mots. Matière. Épaisseur. Hauteur. Élan. Sens. Saveur. Son. Musique. Rythme. Contraste. Images. Magie. Création. Forme. Echo. Âme.

CANEVAS

Publié le 10 Mai 2017 par Céline Justand dans Écriture

Un canevas sans dessin, tout blanc, sans rien, ouvert à tous les univers, attend patiemment, pas impatient, déguste le temps qui sera bientôt matérialisé de points cousus....
Un point cousu, deux points cousus font un pas franchi par mon aiguille à bout rond, enfilée d’une couleur bleue pour l’instant, du vert puis du rouge un peu plus loin.
Cette idée qui n’était rien, commencée par un point, un petit pas, un petit temps, se transformera en matière, en texture, en couleur, en mouvement, elle sera mise à plat, à plat de couture et en image tapissée.
Le sens des fils est harmonieux, leurs nœuds sont bien cachés au dos de l’image.

Texte : Céline Justand

Photo : Céline Justand

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DE FACE

Publié le 10 Mai 2017 par Céline Justand dans Performance

DE FACE

…tu crois que tu me fais peur mais tu me fais pas peur t’es qu’un déchet mafieux j’ai pas peur et je te les prends des mains les assiettes tu vois tu pourrais même faire deux mètres que ce serait pareil que je me la ferme quoi mais c'est moi qui vais te découper en morceaux si mais si je vais parler encore plus fort encore encore plus fort pour que tout le marché sache que tu es un mafieux qui cherche qui rode qui renifle qui prépare le terrain qui vient à six heures du matin quand on installe tout des mois depuis des mois tu veux nous voler nos vies tu crois qu'on te voit pas là mais tu voleras rien sur ce marché minable que tu es avec ton costume de mafieux ton faciès de chasseur dominant trente-cinq ans que je fais les marchés et c’est à moi que tu viens voler la vie c'est à moi tu vas t'en rappeler toute ta vie tu viens me chercher à moi à moi à moi tu crois que je vais te laisser m'écraser moi alors écoute bien petit c'est moi qui vais te découper en morceaux un par un les morceaux tu vas les voir se décrocher tu crois que je vais te laisser ma marchandise mon travail ma vie mon emplacement ma famille quoi tu veux que je la ferme que je la ferme ta loi du silence pas ici quoi tu vas pas t’en tirer comme ça non non non tu restes là devant moi restes là je te dis tu vas m’écouter tu me la paies ma colère la rage que tu me donnes de bon matin tu joues le caïd avec moi avec ton costume bon marché tes grands airs de gangster encore saoul regardes moi quand je te parle oui c’est une femme qui te parle comme ça c'est ça et tu vas m’écouter tu crois que tu me fais peur ou pitié mais pitié de quoi je sais ce que c’est la faim le froid la galère pas de travail je sais tout ça et la misère et les gens qui te regardent de travers et le crédit municipal pour acheter à manger et payer l’électricité je sais tout ça et tu ne me fais pas peur à moi avec tes faux airs de gangster qui rackette la misère pas à moi on peut être misérable et digne il y a plein de gens comme toi qui souffrent comme ça je sais ce que c’est ils sont pas pouilleux comme ça on se lave toi tu es un minable t'as pas choisi le bon camps tu préfères ceux qui se croient tout permis voler la vie dans quelques mois tu me menaceras tu viendras faire soulager tes chiens sur mon paillasson cracher sur ma voiture tu prépareras tes coups de vice et pourquoi pas tirer deux balles dans le dos de mon voisin solitaire pas souriant il a sûrement pas de famille bon débarras comme ça c'est toi le boss tout le monde le saura le message passe facile avec la mafia tu voles des vies facilement comme ça voler une femme jouer la force avec moi à six heures du matin mentir en plus tu es tombé sur un morceau toute ta vie tu vas les entendre dans ta tête mes paroles toute ta vie alors viens pas m’expliquer ta vie je m’en fous de ta vie j’ai pas de pitié pour ta saleté de mafia sois digne de ne plus être dans ta misère tu la mérites si tu voles une femme tu la mérites non non non je te laisserai pas parler je veux rien entendre tu te tais tu m’écoutes tu te tais tu es venu la chercher ta claque tu vas les entendre toute ta vie dans ta tête mes paroles je veux que tu reçoives la honte c’est à cause de gens comme toi que les courageux galèrent autant qu’on ne croit pas en eux qu’ils ont honte tu les salis c’est toi la honte mais moi tu me salis pas nous ici tu nous salis pas il y a des gens qui viennent à six heures du matin pour savoir s’ils peuvent travailler avec nous s’ils peuvent nous aider pour quelques billets savoir s’ils pourront prendre les restes à la fin du marché et ceux-là on les respecte on les aide on les soutiens on est là mais toi personne ne voudra t’aider et c’est tant mieux tu voles tu forces tu violentes tu menaces et une femme en plus tu recherches le faible le fragile l’épuisé pour lui prendre ce qu’il n’a déjà plus et tu me prends pour qui je suis en colère et tout le marché le sait tout le quartier le sait trente-cinq ans que je fais les marchés personne ne m’a fait ça ne m'a traité comme ça et en plus tu viens me dire que tu les volais pas que tu regardais que j’ai pas bien compris tu t’en vas avec mes assiettes tu provoques tu as les codes des mafieux et c’est moi qui ai pas bien compris tu voles tu me voles toi un minable en costume de poubelle et c’est moi qui n’ai pas bien compris tu te crois où ici tu crois que le marché va te croire tu crois qu’à six heures du matin j’ai que ça à faire que hurler sur un minable comme toi j’ai cinquante-cinq ans tu as même pas trente ans tu fais un mètre quatre-vingt mais tu ferais deux mètres que ce serait pareil je te hurlerais dessus pareil tu me fais pas peur tu fais peur à personne ici et tu vas rester avec ça toute ta vie toute ta vie tu vas entendre ma voix te hurler dessus plus jamais tu menaceras sur un marché plus jamais tu voleras une femme plus jamais tu toucheras à plus faible tu feras croire à personne qu’il a mal vu ou mal compris ici à personne tu m’entends je t’ai bien vu mes collègues sont tous là et tout le marché et tout le quartier tu n’es pas un misérable toi tu profites de la faille de la crevasse mais il y a pas de faible ici le faible c’est toi le voleur c’est toi le minable c’est toi celui qui voudrait humilier une femme c’est toi dans la vie on vole pas on ment pas on écrase pas on violente pas on respecte toi tu respectes pas tu n’es pas un homme tu es minable tu n’es pas respecté et c’est tant mieux je vais pas avoir peur ou pitié à moi à moi tu veux faire croire que tu veux pas de ta misère à moi je vais pas avoir pitié à quatre heures du matin je me lève tous les jours depuis trente -cinq ans pour travailler dans le froid la neige la pluie on installe nos stands et si ça dure le mauvais temps on repli tout et on rentre mais on est là dehors tous les jours et on travaille et j’ai pas de tickets repas pas de weekends pas de saisons si je travaille pas y’a pas d’argent c’est ça la vie pour nous les galères je connais pourtant j’ai jamais volé personne j’ai jamais vendu mon cul à personne j’ai jamais tué personne j’ai eu froid j’ai eu faim j’ai jamais volé personne je suis allée demander à la banque alimentaire j’ai pas eu honte j’y suis allée moi et je savais que ce serait pas pour toujours j’ai travaillé dur j’ai gagné mon argent proprement j’ai pas honte moi dans le froid et sous la pluie et en poussant les rats affamés parfois et je la mérite ma vie je le mérite mon respect je les ai porté les sacs de linge à la laverie pour être propre ceux que tu rapportes lourds de linge encore mouillé pour économiser le séchage à la machine et le linge propre qui sèche à la maison de partout je sais tout ça je sais ce que c’est que rester digne le matin devant les autres de rester la tête haute de rester propre et même si ça fatigue plus que de rester sale je suis une femme de cinquante-cinq ans et je peux dormir tranquille je n’ai pas honte j’ai le corps usé mais je suis digne je le mérite mon respect alors toi tu fais quoi tu veux me faire croire quoi tu veux quoi tu veux sortir de la misère toi avec les codes de la mafia avec la bassesse humaine la plus pourrie toi tu veux me faire croire ça à moi mais non pas à moi tu ne me feras pas croire ça c’est ta copine la misère t’es contente d’avoir ça tu lui tiens compagnie elle t’enfonce comme ça tu peux puer tu peux voler une femme tu as ta copine la misère tu peux vomir partout te saouler baiser avec violence avec ta main sur sa bouche et la tenant pour pas qu'elle bouge en disant que c’est pas du viol toi t’es tout ça et t’es avec ta copine la misère qui te donne toutes les excuses qui force le silence à tout le monde parce que personne ne parle parce que vous êtes pas des balances parce qu'on dira pas aux mafieux que ce sont des raclures que leur système insulte l'humanité faut se taire sous peine de poursuites de lynchage de torture de mort alors silence mais pas à moi pas à moi je m’en fous du silence tu te l'emplâtres ton silence pas de silence avec moi je suis pas de votre clan toutes ces mafias toutes vous aurez jamais mon silence jamais les mafias de la rue celle des bureaux chics celle des syndicats celle des actionnaires celle des sexopathes et toutes les autres je serai jamais une protectrice de cette crasse de mafia qui bouffe de partout je donne pas mon silence à la crevure alors pas de silence avec moi je dis tout je dis tout et très fort tout et à tout le monde et de ta misère tu vas faire croire ça à ceux qui auront peur mais pas moi moi tu ne me fais pas peur tu la veux ta misère bien à côté de toi elle te tient compagnie et tu t’accroches à elle tu la veux tu l’as et c’est bien fait pour toi mais tu vas pas la trimballer sur le marché tu vas pas trimballer ça dans mon coin moi j’en veux pas et personne ici n’en veut de ta misère tous les gens ici sont solidaires et on connaît la misère qui rassemble pour nous pousser à en sortir surtout celle qui nous dit de la laisser crever bien loin de nous tous cette misère- là elle nous dit de la faire crever et de la faire disparaître pas la tienne de misère toi tu es son pote à ta misère tu la remercies tu lui donnes à bouffer tu lui tiens la porte et elle te tend les faibles que tu massacres facilement nous on lui dit d’aller se faire foutre mais pas en silence non non bien dans sa gueule on est plus fort qu’elle et elle la ramène pas avec nous elle a rien à prendre ici tous les jours il y a des gens qui ont faim et qui viennent qui sont discrets qui sont là qui demandent les restes d’un regard et on leur donne de la force pour continuer à vivre nous on est là on est là pour qu’ils lui mettent un coup de pied au cul à la misère et pas pour être sa pote et ils y arrivent et on y arrive et on la fait crever elle crève elle crève elle crève alors crève toi et ta mafia reviens là reviens là et écoutes moi il est passé où le caïd avec son regard mauvais sa tête de bandit ses hautes règles de voyoucratie son calibre en forme de bite en plastique il est où reviens j’ai pas fini même au bout du marché je sais que tu m’entends et tu vas m’entendre hurler dans ta tête toute ta vie oui il va m’entendre toute sa vie dans sa tête toute sa vie même au bout du marché il m’entend encore il est parti je sais mais il m'entend encore que je te raconte attend je m'assois quoi comment tout ça a commencé mais attends attends c'est ce type ce qui se passe je vais te dire ce matin j’installe je déballe ma vaisselle en plus j’étais en retard à cause de la voiture mon fils me l’avait déplacée jusqu’à Gambetta alors voilà de bon matin va chercher la voiture va mettre la voiture en plein milieu de la rue charge la voiture j’ai perdu vingt minutes déjà ça commençait mal j’arrive j’avais pas le temps je déballe j’installe et ce baltringue là ce grand type qui regarde mes assiettes je l'avais déjà vu je connais bien sa tête je lui parle il me répond pas déjà je les avais à l’envers je continue à déballer je le regarde du coin de l’œil je lui demande s’il cherche quelque chose pas de réponse je le sentais pas j'ai reconnu la manière je continue à déballer j’installe tout mon matos je le vois une assiette et deux et d'autres puis les plus chères à la main il s’écarte au bout du stand il s’éloigne il s’éloigne je le chope avant qu’il parte il me prend pour une bille me dit qu’il allait me payer il me prend pour une bille il le prend de haut me regarde mauvais me dit de la fermer...

Texte : Céline Justand

Photo ; Sylvia Nohz

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DIALOGUE DANS UNE BULLE (Version absurde incompatible)

Publié le 10 Mai 2017 par Céline Justand dans Bulle

Deux personnages, A et B, dans un espace vide. Chacun d’un côté. Séparation par une porte.
A ouvre la porte.

"A : Tu viens, je t’ouvre la porte ?
B : Non, merci.
A : Mais viens. On va s’amuser.
B : Non, je ne crois pas.
A : Mais si, je t’ouvre la porte !
B : Ca ne va pas être amusant.
A : Mais si. Tu vas voir...
B : Je vois déjà!
A : C’est une chance pour toi.
B : Non! Merci!
A : Mais... Tu comprends rien !
B : Ha oui ?
A : Oui !
B : Non.
A : Mais si.
B : Toujours non.
A : Pourquoi ?
B : Je viens de te le dire.
A : Une porte ouverte. Tu saisie ?
B : Et alors ?
A : Et alors viens!!!
B : Non.
A : Mais si.
B : Non.
A : Ha d’accord… je vois.
B : Non, tu ne vois rien justement.
A : Mais viens, toi ! Tu vas voir.
B : Non, je vois déjà bien assez d’ici.
A : Mais non.
B : Mais si.
A : La porte est ouverte !!!!!
B : J’ai bien compris.
A : Bon…alors ?
B : Alors rien.
A : Je vois.
B : Non, tu ne vois pas.
A : Mais si.
B : Jte dis que non.
A : Tu m’énerves.
B : Toi aussi, tu m’énerves.
A : Donc on va où ?
B : Nulle part.
A : Je vois. Donc ?
B : Donc rien.
A : Mais viens...
B : Non. C’est pour ça que je ne viens pas.
A : Je ne comprends rien !
B : Je vois !
A : Alors viens.
B : Non. Je te le redis ça n’a pas de sens.
A : Mais si.
B : Ok !

B se lève, traverse son espace pour rejoindre le palier de la porte, la passe.
A et B sont face à face.

A : Voilà. Tu es enfin là.
B : Donc ?
A : Donc c’est tout.
B : Oui, c’est ce que je dis depuis le début.

B ressort, retourne dans son espace, et va tout au bout.

A : Mais viens…
B : Non.
A : Mais pourquoi ?

B revient jusqu’au palier, ferme la porte. Retourne dans son coin.
A tape à la porte.

A : Sinon, moi je viens.
B : Ben… non!
A : Mais si...Tu vas voir.
B : C’est la même chose.
A : Mais non.
B : Mais si.
A : Ouvre au moins.
B : Pourquoi faire ?
A : Tu comprends rien !!!
B : Non, TU comprends rien.
A : Ca m’énerve.
B : Je vois.
A : Ouvre alors! (Tapant sur la porte)
B : Non, justement, j’ouvre PAS DU TOUT là.
A : Mais on va s’expliquer.
B : C’est ce qu’on fait déjà.
A : Mais non.
B : Mais si.
A : Mais ouvre !!!
B : Non.
A : Je vais t’expliquer.
B : Je vois déjà.
A : Non, tu ne vois rien. Ouvre !!!
B : Non, TU ne vois rien. Et il n’y a rien à voir.
A : On ne se comprend pas.
B : Voilà !
A : Mais faut se voir.
B : N’importe quoi.
A : Je t’assure.
B : Ok !!!

B revient, ouvre la porte, reste dans son espace.
A et B face à face.

B : Donc ?
A : Voilà …On se voit.
B : Et alors ?
A : Et alors...et alors rien. Mais on se voit.
B : Ah d’accord ! Toujours rien donc. MAIS on se voit.
A : …oui.
B : Donc ?
A : Donc rien.
B : Voilà !!! Donc rien. Rien. "

A reste sur le palier.
B retourne dans son espace.
La porte reste ouverte entre les deux, puis se referme lentement toute seule, dans cet espace au milieu de rien.

Texte : Céline Justand

Photo : Les Graphiquants

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DIALOGUE DANS UNE BULLE (Version absurde compatible)

Publié le 10 Mai 2017 par Céline Justand dans Bulle

Deux personnages, A et B, dans un espace vide. Chacun d’un côté. Séparation par une porte.

"A : Il y a quelqu’un ?
B :  Oui
A : Vous existez ?
B : Oui, j’existe dans un espace vide.
A : Vous n’êtes pas une machine, ou une invention ?
B : Non, je suis une personne.
A : Ha oui ? C’est rare ici.
B : Et vous, vous êtes une personne ?
A : Oui. Bonjour.
B : C’est la preuve. Oui, bonjour.
A : Où êtes -vous ?
B : Je ne sais pas. Et vous ?
A : Moi, non plus.
B : Vous cherchez quelqu’un ?
A : Pas vraiment. Je vis tout simplement.
B : Moi aussi. C’est très vide ici.
A : Oui, tout est à faire.
B : Comment faîtes-vous ?
A : Comme tout le monde, comme je peux.
B : Et vous y parvenez ?
A : Oui. Par moment. Des instants cadeaux.
B : Je vous aurais bien invité mais…
A : ...Il n’y a pas d’accès.
B : Voilà.
A : Vous êtes déjà là cela dit.
B : Exactement.
A : Vous créez dans ce vide ?
B : Oui, sans cesse. Je crée. Ressens. Pense. Remplis. Rassemble.
A : Ce n’est jamais vide alors…
B : Non. Jamais. Et vous ?
A : Moi aussi. Je remplis avec mon tout. Je tourne en volupté des pensées nourrissantes créatives dans mon vide décoré.
B : Ça doit être original de votre côté ?
A : C’est créatif oui.
B : Ça part dans quel sens ?
A : Le sens n’est pas défini dans ce vide insensé inspirant.
B : Vous y respirez suffisamment ?
A : J’y respire très bien, inspiré par cet élan, j’éloigne l’aspiration du vide pour ne donner pouvoir qu’à l’inspiration de mes sens.
B : Le vide balance en équilibre dans une création des sens.
A : Vous avez compris ?
B : Evidemment !
A : C’est agréable de ne rien avoir à expliquer.
B : C’est simple.
A : Trouver notre égal dans la simplicité demande beaucoup d’effort de nos jours.
B : Suffit d’écouter.
A : Je vois.
B : J’entends que vous voyez.
A : Tiens…De la musique.
B : Ah oui. D’où ça vient ?
A : C’est doux, léger, flottant.
B : Ca rempli un vide que je n’avais même pas aperçu.
A : Vous restez ?
B : Je n’ai pas l’intention de partir."

La porte s’ouvre.

 

Texte : Céline Justand

Photo : Les Graphiquants

 

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MEMOIRE SENSORIELLE

Publié le 10 Mai 2017 par Céline Justand dans Lieu

C’est une lumière de laboratoire, blanche, froide, autoritaire, efficace grâce aux néons, qui s’efforce de bien tout montrer, surtout le vide puis sa puissance. Elle éblouit suffisamment pour qu’il s’habitue au changement d’espace, la vision doit s’adapter à cette grande pièce avec une allée centrale et ces petits box cloisonnés à gauche et à droite. Ses yeux sont dans un inconfort agressif et luttent pour s’adapter à cette saturation de lumière, ce blanc froid qui dégouline sur les murs gris clairs laqués qui, eux-mêmes, se jettent sur le sol gris foncé brillant. Tout se reflète, tout ce froid rigide se répond partout, ce propre repoussant accueille le dégoût, et il faut avancer. Le Monsieur en blouse blanche lui a dit « -3ème box, à droite ! », dans toutes ces couleurs froides qui tirent les pensées vers le pire, au milieu de tous ces box vides, chaque pas tremble comme la corde qui cherche son accord dans l’atmosphère morbide qui joue de l’écho. Ça sent le frigo. Ou mieux encore, l’odeur de la chambre froide d’un boucher dans laquelle des carcasses sont pendues, bien dociles, bien rangées, bien rigides, toutes pleines de bonne chair et de fraîche mort, cet air envahissant de froid désinfecté qui dissimule la pourriture naissante. Son corps tout entier s’est rafraîchi comme solidaire du cadavre de son frère, confortable, lui, dans cette absence de tout qui lui est devenue familière : le box numéro 3 est là. Le corps est installé sur une table en métal, à roulette, recouvert d’un drap blanc assorti à cette lumière qui donne envie de hurler, le visage est tout gris assorti au mur qui donne envie de s’enfuir, alors qu’il s’en approche de plus près, un frisson parcourt son dos puis ses bras, comme une charge électrique qui donne envie de survivre. Dans son corps, à lui, il y a de la réaction, du langage, du mouvement, même si la chaleur descend, il sent une lutte qui lui rappelle sa vibration d’être encore vivant. Ce lieu serait-il plus fort qu’un lien de sang ? Rendrait-il immobiles et découpés tous ceux qui y entrent ? Il circule autour du défunt, de la table, et fixe ce visage qui est celui de la mort brutale ; un œil est presque ouvert alors que l’autre est bien fermé, c’est un visage qui n’avait pas terminé sa phrase. Il lui touche le front, semblable à un glaçon recouvert d’un fin tissus juste humide, fait un effort pour garder les doigts sur cette peau qui n’a plus rien à dire. Une information familière, un repère, un contact à quoi s’accrocher mais plus rien n’existe à cet instant, le « trop tard » est déjà loin. Cette peau n’est plus habitée, et la toucher c’est visiter une maison hantée, immense, dévorante, sombre, et dont on veut s’échapper au plus vite. Il enlève sa main. Il se crispe de froid, déglutir est difficile, comme si cette décomposition était contagieuse, se dispersait dans toute la pièce, à travers le sol, les murs, la lumière, la température, le silence, l’air, pour entrer à l’intérieur du visiteur de la morgue, pour que plus jamais aucunes sensations ne dépassent celle-ci, pour que la mort soit enregistrée comme familière, pour toujours, dans tous les sens, et que le chagrin ne soit rien à côté de la trace que laissera cette lumière saturée qui continue à éblouir de force même une fois sortie.

Texte : Céline Justand

Photo : Grafik
 

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L'HOMME SIECLE

Publié le 10 Mai 2017 par Céline Justand dans Portrait

Il est comme un homme siècle, dans une mécanique des mots, du savoir, une com’ de base, une classe étudiée, beau, gosse, tout le monde voit. Photos. Il comprend vite, analyse vite, agit vite.
Au milieu de cette masse humaine.
Chasse, vite, court, vite, après tout, vite. Tout se voit. Personne ne se voit.
Vite. Son temps, son gibier, sa monnaie, sa cravate. Non, plus de cravate. Photos. Pas de sentiment. Ses clients, ses rendez-vous, ses mains serrées et une suite de contrats signés. Le spectacle des enfants, vidéo, le déjeuner chez les parents, photos, portable, mails, textos, messages, images. Trop d'images qui rendent sourd. Et la cambrure de sa femme superposée à celle de la pub télé, personne ne voit. Photos. Tout le monde voit. Des commentaires. Encore, t'es beau, t'es belle, t'es beau, t'es pas beau, encore, encore. C'est beau, c'est laid, c'est trop, encore, t'es pas beau, t'es pas belle, t'es, t'es pas, tais-toi, et toi, mais moi, et lui, il m'a dit, elle m'a dit. Vite. Encore. Non. Photos. Pas de commentaire. Rien ne se dit. Vite. Vidéo. Personne ne se parle. Plus de podium. Et des ultimatums, des compteurs qui tournent vite. Ça motive, ça motive. Vite. Un homme à terre ici. Rien ne se pense. Rien ne se dit. Tout se dit. Vite. Photos. Commentaires. Rien de plus. Un homme lucide. En action.
Il est sportif, parfois. Il aimerait être sportif parfois. Personne ne se voit. Photos. Tout se dit. Vite, un pote, des potes, un pot, se vider l’esprit, des pintes. Rire dans ce tout qui abrite, blague bête et méchante, encore une, plus bête, encore, drôle, rire bête et pas drôle. Photos. Pintes. Moments indispensables de potes. Photos. Pas présentables mais tant pis. Pas si drôle sans photos. Personne ne voit. Rire encore.
Rien ne s'entend. Rire fort qui s'entend. Tout s'oublie. Vite, le petit dernier, fragile mais pas trop. Nous sommes des hommes, alors pas de larmes, des claques, faut que ça claque. Le père doit montrer l’exemple. Fort. Vite. Action. Lui parler par l’action, montrer sans un mot, jouer et gagner, vite, tout lui dire sans un mot pour qu’il agisse vite. Loyal. Puissant. Pas de commentaire. Un mot parfois. Pas trop. Vite, fier. Photos. Une émotion qui vibre pour son petit garçon, gagnant. Il dira : pas mal. Pas de phrase, pas le temps. Photos. Rien ne se voit. Émotion. Personne ne se parle.
Et puis tant pis, personne ne voit. Vite. Sourire. Puis impassible.
Un homme de ce siècle, une place, cherchant son devoir, défendant son droit, prêt pour le combat, en fond vulnérable face à sa bulle femme/enfant. Habitude. Lassitude. Rien ne se dit. Tout se voit. Vite. Trop vite. Allez, prêt, feu, repartez. Divorce violent, coup dur face au temps. Vite pour qui. Au sol. Impasse. Tant pis tout le monde voit. Photos supprimées. Et il continue avec un vite au tapis. Moins de vite. Plus de fond. Plus de vrai. Action et visage mature, creusé. Gestes mesurés. Une nouvelle femme. Photos, pas celle-ci, photos,encore, celle-là, photos, pas réelle,encore, photos, valeur, sans valeur, choisir, choisir, choisir. Illusion de pouvoir. Rien ne se pense. Tout voir. Tout commenter. Tout montrer. Toujours pas de phrase. Pas de sujet. Pas de complément. Action. Tout se dire. Vite. Plus de place. Supprimer.
Plus de mariage s'il vous plaît. Plus de vite. Stop. Personne. Il regarde enfin. Moins vite.
Une femme qui l'aimerait. Une. Pas confiance. Peur. Reprendre confiance.
Ce sera une amie jusqu'à ce qu'elle soit dans sa vie. Il choisit. Avec elle ce sera oui. Repartir. Vite. Action.
La vie. Une vie d’homme ça se vit.
Un homme siècle c'est toute une vie.
Vite.

Texte : Céline Justand

Photo : Benjamin Nash

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HOMMES

Publié le 10 Mai 2017 par Céline Justand dans Portrait

Homme poète, torture le rythme,
Enlève la virgule, lèche la rime,
Arrête le souffle et soupire,...
Suspend le jeu pour attiser le fond,
Forme et son s’admirent…Attirant.

Homme fidèle, en toute rancune,
Brûle d'un feu pur,
Ardent sans futur,
Doux, puissant, sans armure,
Tailladé de coups et failles
Plein de charmes…Troublant.

Homme du sud,
Soleil brutal,
Vif. Non, animal !
Plus sensuel, peau miel.
Un brin adolescent. Humain.
Examen de conscience,
Blessure d’enterrement…Spirituel.

Homme lucide de cette folie humaine,
Spectateur de la nature inhumaine,
S’attache à l’immatériel,
L’invisible profond selle le cœur,
Repère les prédateurs en un seul coup d’œil,
Pas de pitié…Guerrier.

Homme sévère sans excuse,
Temps juste adoré, démesuré,
Vie de passionné,
Amoureux accroché aux seins de sa bien-aimée,
Sa femme idolâtrée,
Sa reine perlée couronnée,
Cette dame surestimée,
Son secret bien gardé…A ses pieds.

Homme mégalo dans son univers,
A deux pôles sombres
Mi-monotone, mi-lunaire,
Parcourt le monde sur un fil,
N'économise ni l'envie, ni le vide,
Traverse les bras qui défilent,
En courant une minute par an,
Etire le goût de la vie…Rêveur.

Homme conscient du courant,
Refuse la masse, la fonte,
Allège les poids, les cordes,
Pas d’eau courante,
Pas d’adresse fixe,
Pas sdf mais libre, vibre, trace,
Dialogue dans toutes les langues,
Sans mascarade sociale…Voyageur.

Homme privilégié,
Fortuné, diplômé, en sécurité,
Un peu sonné, cherche le bonheur,
Pas une seule clé, si triste,
Frappera à ta porte, sans bruit,
En suivant le chemin du Père Noel,
Chargé de mots en forme de cadeaux…Généreux.

Homme solide,
Reste sans sourire, sans miroir,
Toujours étonné de recevoir
Une vie de soleil inattendu,
Silhouette pour cet hypnotisé,
Etre à la hauteur de son auteur,
Ce présent très haut perché,
Chauffe l’espoir mort de peur…Guéri.

 

Texte : Céline Justand

Photo : Mario Testino

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